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La biodiversité grise dans le bâtiment : comment estimer l’impact des matériaux de construction sur la nature ?
La biodiversité grise dans le bâtiment : comment estimer l’impact des matériaux de construction sur la nature ?
Position Paper rédigé par Carbone 4 avec le soutien d'Altarea et Nexity, et la contribution de Darwin
Résumé exécutif
La biodiversité grise, un angle mort du secteur du bâtiment
Ce position paper vise à objectiver un enjeu encore trop peu traité dans le secteur immobilier : l’impact de la construction sur la biodiversité qui se joue en dehors du chantier, dans les chaînes d’approvisionnement des matériaux. S’il est utile de comprendre et mesurer cet impact c’est pour permettre au secteur de le réduire.
A date, le secteur de la construction pilote son impact biodiversité principalement à travers le chantier via l’enjeu de l’artificialisation et son impact sur la biodiversité in situ. Or l’essentiel des dommages se joue en amont, dans l’extraction et la transformation des matériaux mis en œuvre dans un projet de construction : ce qu’on appelle la « biodiversité grise », ou biodiversité ex situ. Le secteur de la construction est responsable d’environ 50 % de l’extraction mondiale de matières premières[1]. Cela étant, aucun référentiel du secteur du bâtiment ne couvre aujourd’hui cet impact et les méthodes disponibles ne sont pas encore harmonisées ni pleinement adaptées au pilotage opérationnel des projets.
C’est pour combler cet angle mort que Carbone 4 a réuni Nexity et Altarea au sein d’un groupe de travail visant à cadrer une première approche méthodologique reliant érosion de la biodiversité et matériaux de construction. L’objectif final étant d’outiller les acteurs du bâtiment pour les aider à intégrer des indicateurs biodiversité dès la conception des projets, en complément des indicateurs de biodiversité in situ et carbone bien maîtrisés. En effet la notion de biodiversité grise vient compléter celle de la biodiversité in situ pour donner une vision plus complète des enjeux biodiversité du secteur. Par la suite, il s’agit de traiter les deux sujets conjointement.
Principaux apprentissages de l’étude
La biodiversité grise domine très largement l’empreinte biodiversité d’un projet de construction2 : sur le bâtiment modélisé dans cette étude3, la production4 des matériaux représente plus de 80 % de l’impact total, contre moins de 20 % pour l’impact in situ. Et ce ratio peut atteindre plus de 90% en fonction des hypothèses retenues.

Source : modélisation réalisée par Carbone 4 avec la plateforme Darwin
Concrètement, l’impact total du projet modélisé, soit 272 000 PDF.m².yr 5, équivaut à 12 500 m² de déforestation, près de 10 fois l’emprise au sol du bâtiment. La pollution et le changement climatique constituent les deux premières pressions identifiées comme responsables de la perte de biodiversité associée au projet. Elles sont portées en grande partie par les produits en béton, dont la seule superstructure représente plus d’un quart de l’impact global, tandis que l’aluminium et l’acier pèsent également par la pollution qu’ils génèrent pendant l’extraction et la transformation.
Climat et biodiversité sont largement alignés, mais pas systématiquement : la plupart des leviers de décarbonation (sobriété des matériaux, réemploi) bénéficient aussi à la biodiversité, mais certains choix (en particulier le recours aux matériaux biosourcés) peuvent créer une tension entre les deux objectifs s’ils ne s’accompagnent pas d’une traçabilité rigoureuse des sources d’approvisionnement. L’étude met en évidence un point de vigilance sur les matériaux biosourcés : substituer le béton par du bois réduit l’empreinte carbone, mais peut, si la provenance n’est pas maîtrisée, tripler la pression sur le changement d’usage des sols et augmenter l’impact biodiversité global d’environ 15 %. Cette tension potentielle entre impact biodiversité et impact carbone appelle à approfondir notre compréhension de l’impact biodiversité des produits biosourcés, en intégrant notamment les modes de gestion durable dans la modélisation.
Pourquoi agir maintenant
L’empreinte biodiversité peut d’ores et déjà servir d’outil de pilotage et de sensibilisation pour mobiliser les équipes opérationnelles et les achats. Le champ de la biodiversité grise se trouve aujourd’hui dans une situation proche de celle du carbone incorporé il y a une quinzaine d’années : l’impact est désormais documenté, mais les outils de mesure harmonisés et les référentiels sectoriels restent à construire. Il est cependant déjà possible d’avancer sans attendre cette maturité méthodologique. La méthode testée dans le cadre de cette étude réutilise les données déjà mobilisées pour la réalisation des ACV dans le cadre de la RE2020, ce qui limite la collecte de données supplémentaires. L’empreinte biodiversité ainsi mesurée peut dès à présent servir d’outil de pilotage de projet et de support de dialogue avec les directions achats et les fournisseurs.
Recommandations pour aller plus loin
Court terme : à enclencher au plus vite
On encourage d’abord les acteurs du secteur à calculer l’empreinte biodiversité sur quelques projets emblématiques, afin d’objectiver l’enjeu, monter en compétences et mobiliser les équipes opérationnelles comme les équipes achats. La possibilité de comparer l’impact de différentes options de conception, démontrée dans la méthode de mesure testée dans le cadre de cette étude, permet d’orienter les choix de conception et d’alimenter les politiques d’achat responsables. Il convient ensuite de sécuriser la traçabilité de tout matériau biosourcé et autres matériaux à impact (provenance, labels de gestion durable) en engageant un travail avec les fournisseurs. Du côté des bureaux d’études et experts biodiversité, des travaux pour améliorer l’évaluation de l’impact biodiversité des matériaux biosourcés pour mieux prendre en compte les labels et certifications sont également attendus.
Moyen terme : à porter collectivement avec le secteur
À plus long terme, le secteur gagnerait à construire un référentiel commun de mesure, permettant le pilotage des projets et la comparaison entre acteurs, ainsi qu’un cahier des charges de sourcing responsable par typologie de matériaux et un guide de bonnes pratiques à destination des promoteurs et constructeurs. L’exploration de schémas de certification ou de labélisation fournisseurs, avec des indicateurs spécifiques à la biodiversité, viendrait compléter cette feuille de route. Dans l’idéal, une méthode de calcul universelle pour mesurer l’impact biodiversité d’un projet de construction ne devrait pas se limiter à la biodiversité grise, mais prendre en compte l’impact du chantier et celui de l’utilisation du bâtiment sur l’ensemble de sa durée de vie.
En résumé
La biodiversité grise pèse 4 à 10 fois plus que l’impact in situ. Les premiers leviers d’action existent déjà, il reste à les déployer, en parallèle des travaux de fiabilisation méthodologique et de normalisation des approches de mesure.
1.
UNEP (2019). Global Resources Outlook 2019: Natural Resources for the Future We Want. International Resource Panel, Nairobi ; Elhacham, E. et al. (2020). Global human-made mass exceeds all living biomass. Nature, 588, 442–444.
2.
Le projet de construction modélisé ici exclu la phase d’exploitation du bâtiment pendant sa durée de vie.
3.
Modélisation réalisée par Carbone 4 avec la plateforme nature de Darwin Data
4.
Le terme « production » ici fait référence à l’ensemble du cycle amont des matériaux, de l’extraction des matières premières au transport des produits.
5.
PDF.m2.yr (« Potentially Disappeared Fraction of species » par m2 et par année) : métrique d'impact biodiversité quantifiant la fraction potentiellement disparue d'espèces végétales et animales sur une surface donnée (1m2) pendant une période d'un an.




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